La mort, un sujet tabou

Par Ian Sénéchal,

Je commence la semaine en abordant un sujet que plusieurs pourraient trouver plutôt morbide. C’est en effet un sujet très tabou dans notre société. Il s’agit de la mort et des soins de fin de vie.

Quand on est analyste en actuariat, on travaille pratiquement chaque jour avec des tables de mortalité et de morbidité. On s’amuse avec nos programmes informatiques à calculer toutes sortes de probabilité afin d’évaluer le risque auquel s’expose la compagnie d’assurance en vendant tel ou tel produit. Les « crackpots » comme moi éprouve un réel plaisir à résoudre ces problèmes mathématiques issus des probabilité de décès d’une population d’assurés. On en vient presque à oublier que ce sont de vraies personnes derrière toutes ces probabilités et c’est tout à fait normal.

Cette totale indifférence envers le drame humain qu’est la mort peut parfois nous faire peur à nous-mêmes. J’ai été frappé par l’analyse que j’ai fait d’un texte lu lors de la préparation à un examen que je passerai en début de juin à Ottawa. (Je vous recommande de le lire, c’est un excellent document de deux pages).

J’étais resté marqué par ce bout  de texte :

« Les résultats furent comparés selon que les patients avaient donné ou non des directives préalables (on entend par directive préalable une procuration pour soins de santé signée par un tiers renfermant une directive au sujet des volontés du bénéficiaire relativement au volume et à l’intensité des services voulus [NDLR : en fin de vie si la personne est inapte à prendre une décision]). Au cours de cette période de trois ans, le coût moyen associé aux personnes n’ayant pas donné de directives préalables (95 305 $) était trois fois plus élevé que dans le cas de personnes qui en avaient donné (30 478 $). »

Évidemment, l’actuaire en moi a immédiatement été attiré par cette statistique impressionnante. Les personnes qui prennent le temps de remplir une de ces procurations coûtent trois fois moins cher au système. Je me disais déjà qu’on avait là un moyen de faire plusieurs économies dans notre système de santé.

J’en ai donc immédiatement discuté avec ma conjointe qui ne souffre pas de ce manque total de compassion (j’ironise un peu, je ne suis pas si pire que ça!). Elle qui œuvre dans le domaine de la santé, elle ne pourrait qu’être en accord avec le fait qu’il faut absolument inciter les gens à remplir ces procurations. C’était « économiquement » logique.

Premier constat qui me ramène sur la Terre, elle me dit qu’elle n’est pas surprise de lire cette statistique (alors que moi je venais de me relever après être tombé en bas de ma chaise). Quand une famille se retrouve dans une période de stress intense et qu’elle doit prendre des décisions médicales pour le proche en phase « peut-être » terminale, il est tout à fait normal qu’ils tentent l’impossible. Le coût des traitements, ils s’en foutent pas mal. Malheureusement, ils en viennent également souvent à ne pas se préoccuper suffisamment du confort du proche mourant et ça, c’est réellement un drame.

Deuxième constat, il n’y a rien d’économique dans ce dossier. Bien qu’elle soit d’accord avec le fait que les gens devraient remplir ce type de procuration, elle m’a bien fait comprendre que ce n’est pas dans le but de sauver notre système de santé que les gens devraient le faire. C’est d’abord et avant tout pour leur propre famille. Pour faciliter l’épreuve que les proches auront éventuellement à vivre un jour, car comme on dit à Bellechasse : « faut pas lâcher, la mort est au bout! ». Dans son métier, elle a malheureusement vu trop souvent des familles anéanties à la suite de décisions complètement folles qu’elles ont dû prendre à la fin de la vie d’un des leurs.

C’est là que je me suis rendu compte qu’elle avait parfaitement raison. Ce dossier est extrêmement important, mais pas seulement pour des raisons économiques. Bien que les chiffres présentés dans le texte que j’ai lu sont tous très pertinents, l’aspect humain de ce dossier est encore plus important.

Bien que notre société a le devoir, plus que jamais, de tenir un débat sur la fin de la vie des gens, je déplore le fait que nous n’en ayons que pour le sujet du suicide assisté et de l’euthanasie, deux dossiers spectaculaires. Ce dossier est plus large que les médias nous font croire.

Par ce billet, j’espère susciter chez vous un questionnement, car, il faut l’avouer, quand on se pose ces questions existentielles, on a tous le réflexe de se cacher la tête dans le sable et de reporter à plus tard la réflexion. Devrais-je remplir un testament de vie? Est-ce la meilleure façon d’aider ma famille dans la période difficile qu’ils auront à subir lors de la fin de ma vie?

Et, comme je suis toujours un gars de chiffre et un amoureux de la politique, je ne peux m’empêcher de vous poser cette question. De quelle façon notre société peut-elle arriver à démystifier ce dossier afin de peut-être réduire certains coûts de notre système de santé? Est-ce possible?

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17 réflexions sur “La mort, un sujet tabou

  1. J’aimerais tellement que le dossier du suicide assisté soit réglé avant que j’y sois confronté !

    • J’ai commencé à explorer ton site hier soir Alain (en cliquant sur ton nom).

      Pour l’instant, je dois dire que je suis pas mal impressionné. J’ai hâte de lui accorder plus de temps ce soir.

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  3. Avec tout mon respect…

    Ce n’est pas une question d’argent.

    Parce que si c’était une question d’argent, la solution logique serait de les laisser crever. Ou même les achèver.

    Si on devrait démystifier le dossier, ça doit être à une autre fin. Parce que si l’argent devient la considération directrice de la question, on va commencer à mettre un prix sur tout.

    Au lieu de penser à la piasse, peut-être on devrait s’interroger sur la nécessité de créer une société qui favorise le geste gratuit.

    Dans le moment, c’est l’État qui est la source de nos soins de santé. Donc c’est l’État, qui, à toute fin pratique, gère tout.

    Les décisions de fin de vie deviennent des décisions politiques et économiques.

    Avec tous les acteurs impliqués dans ça, le geste gratuit devient impossible. Peut-être la solution serait un hôpital de charité qui traite les cas difficiles de fin de vie, financer par des dons privés. Comme ça, la vie n’aurait pas de prix.

    C’est sûr que dans ce contexte, les coûts de traitement vont fléchir. Mais en même temps, c’est plus humain. Ton existence n’est pas un fardeau sur l’État. Il n’y a pas de pression politique pour évacuer son lit d’hôpital pour qu’un patient plus « rentable » l’occupe. Que tu vis ou tu meures, ça n’affectera pas les chances d’élire tel ou tel parti. Le gars égoïste qui ne veut pas voir ses impôts payés pour garder en vie des « légumes » n’auraient plus raison de chiâler, et les gens compatissants auraient plus de chance à contribuer à la société.

    Ça nous rendrait plus responsables.

    Je ne dis pas que les décisions économiques seraient éliminées. Nos resources sont limitées quand même. Cependant, Quand on enlève l’aspect politique de la situation, on l’humanise. Les acteurs sont plus libres de penser au patient et à ses intérêts, et moins aux intérêts du « système ».

    • Ne t’en fais pas Suzanne, je sais pertinemment que l’argent n’est pas très importante dans ce dossier.

      J’ironisais quand même pas mal quand je disais que j’étais insensible. J’essaie simplement de faire réfléchir avec ce texte. C’est pour ça que je donne le beau rôle à ma blonde dans le texte, car c’est bien connu qu’un gars de droite comme moi n’a pas de cœur.

  4. Pour commencer, je serrais 100% d’accord pour que le suicide assisté soit légal. Ce serrait alors ma propre décision au moment ou je le veux….et je suis sûre que ce serrait beaucoup de temps avant qu’on ait consideré l’euthanésie pour mon cas.

    Alors, étant permis, je voudrais faire un sacré party avant de partir. J’inviterais ceux que j’aime, nous partons tous pour une des îles dans les Caraibes, nous nous amusons pour la semaine et on reprend l’avion avec moi dans une urne decorée de palmiers et le party continue jusqu’à Montreal. Alors lorsqu’ils penseront à moi, il penseront « party » et pas salon funéraire. Way to go!

    Je dois ajouter que l’euthanesie se pratique courramment dans les hôpitaux de Montréal, on ne l’étale pas dans les journeaux, mais c’est la realité pour les souffrants sans auncun espoir. On augmente la dose de morphine pour quelques jours et c’est fait. Le médecin n’en parle pas avec nous, mais nous le savons et c’est digne de ne pas laisser souffrir le martyr à un être humain qui n’a aucune chance de survivre. Alors on ne les laisse pas trainer pendant des mois.

  5. Je suis assez d’accord avec l’esprit du testament biologique, mais j’aimerais aussi attirer votre attention sur le fait que les médecins sont assez ouvert sur ces questions…

    Voilà une brochure qui aide les familles à faire des choix dans les cas de soins de fin de vie, on parle de soins de confort…Cette brochure assez récente a été plus que bien accueillie dans le milieu médical et a valu un prix à son auteur..

    http://www.expertise-sante.com/modules/AxialRealisation/img_repository/files/documents/m_guide_fr.pdf

    Je veux juste dire que les médecins ne sont pas aussi chauds qu’on dit l’idée de l’acharnement thérapeutique.

    Nous avons tout de même le droit de refuser n’importe quelle traitement…reste les cas d’inaptitudes, le testament biologique est un papier souhaitable qui éclaire familles et médecins…

    Vos chiffres à l’effet que les soins de fin de vie d’une personne sans testament biologique coûtent trois fois plus cher me laisse perplexe, ça s’explique possiblement par le fait que les « sans testaments » sont sur représentés par des cas d’Alzheimer et démences séniles de toutes sorte, inaptes aux décisions, ne pouvant rédiger un tel testament.

    Suzanne

    « Peut-être la solution serait un hôpital de charité qui traite les cas difficiles de fin de vie, financer par des dons privés. Comme ça, la vie n’aurait pas de prix. »

    Ça existe déjà…en parti du moins, les familles payent cependant.

  6. @Renée
    Je ne suis pas votre ami mais j’aimerais bien être invité quand-même à votre pré-enterrement s’il est comme vous le décrivez… un détail: je vous suggère la Polynésie Française (Club Med de Bora-Bora où j’ai séjourné) plutôt que les Caraïbes. C’est plus loin, plus cher, mais comme vous aurez pris la précaution (ça fait partie des pré-arrangements) de souscrire à une assurance dont les primes auront été savamment calculées par mon ami Ian, tout le monde devrait avoir plein de plaisir à votre party funéraire. Un plaisir « équitable » dans le langage actuaire.

    • @Reynald

      J’ai un longue liste d’attente, mais je vous confirme une place.

      Je dois mentionner par contre que mes 2 grands mères sont parties à l’âge de 96 et 97 avec une qualité de vie assez bonne jusqu’à la fin.

      Par contre, si je trouve ça très plate vivre vieux et que je ne peux pas courrir après les petits vieux, il se peut for bien que je veule aller voir ce qu’il se passe l’autre côté en espérant qu’ils se font des sacrés partys là aussi.

  7. Pingback: Réflexion sur la mort « Le blogue de Joanne Marcotte

  8. Les Inuits ont compris bien avant nous le sens de la vie aussi bien que celui de la mort. Quand j’étais étudiant, j’ai travaillé dans les Territoires du Nord-Ouest et j’ai eu l’occasion de les côtoyer. Un missionnaire m’a raconté comment, lors des grandes famines qui n’ont pas épargné les « esquimaux-caribous » comme on les appelait à l’époque, les vieux se sacrifiaient afin que les jeunes puissent survivre. Pendant que tous dormaient dans la tente ou sous l’igloo, la grand-mère sortait dehors sans bruit, puis laissait tomber ses vêtements tandis que le blizzard enveloppait progressivement sa frêle silhouette de suppliciée. Pas besoin de loi écrite pour ça…

    • @Reynald

      Quel mort horrible et cruel…je prefere la plage d’un île exotique c’est sûre! Je déteste le froid.

      Pour le testament biologique c’est logique, par contre il a des enfants qui ne s’occupent pas du tout de leurs parents, et c’est triste à dire, mais…qu’ils auraient hâte de s’en débarasser le plus vite possible. C’est juste épeurant un peu.

  9. Je crois que le suicide assisté devrait être légal au Québec et au Canada. Il faudrait qu’il soit bien encadré évidemment. Une personnes qui est en phase terminale d »un cancer devrait avoir le droit de décider de partir plus rapidement pour moins souffrir.

    Il faudrait relancer le débat sur l’euthanasie, un autre sujet très délicat.

    Évidemment, ce n’est pas une question d’argent. On parle de la vie d’êtres humains.

  10. Plusisurs des ‘analystes’ connaissent mes idées sur ce sujet, mais je vais le redire (plus gentillement cette fois-ci)
    ;-)

    Tant que le systême de santé et de soins de longues durées seront étatiques, le suicide assistée et l’euthanasie sera une TRES mauvaise chose… car trop d’individus vont vouloir s’enlever la vie pour ne pas être un poids pour la ‘société’…

    Solution?

    Dé-collectiviser/dé-étatiser notre santé AVANT de proposer ce genre de trucs…

    Qu’en pensez-vous?

  11. OUI à l’aide au suicide, mais NON à l’euthanasie !

    Au sujet de la différence entre l’euthanasie et l’aide au suicide, il faut distinguer entre les arguments juridiques, éthiques et religieux. On ne peut pas simplement affirmer sans nuance qu’il n’existe pas de différence entre les deux : dans un cas c’est le patient lui-même qui s’enlève la vie (aide au suicide) alors que dans l’autre c’est le médecin qui la retire. Il faut d’abord préciser sur quel terrain (juridique, éthique ou religieux) on tire notre argumentation. Si l’on se situe sur le terrain de l’éthique, on peut raisonnablement soutenir qu’il n’existe pas de différence. Cependant, si l’on se situe sur le terrain juridique, il existe toute une différence entre l’euthanasie (qualifié de meurtre au premier degré dont la peine minimale est l’emprisonnement à perpétuité) et l’aide au suicide (qui ne constitue pas un meurtre, ni un homicide et dont la peine maximale est de 14 ans d’emprisonnement). Dans le cas de l’aide au suicide, la cause de la mort est le suicide du patient et l’aide au suicide constitue d’une certaine manière une forme de complicité. Mais comme la tentative de suicide a été décriminalisée au Canada en 1972 (et en 1810 en France), cette complicité ne fait aucun sens, car il ne peut exister qu’une complicité que s’il existe une infraction principale. Or le suicide (ou tentative de suicide) n’est plus une infraction depuis 1972. Donc il ne peut logiquement y avoir de complicité au suicide. Cette infraction de l’aide au suicide est donc un non-sens.

    En revanche, l’euthanasie volontaire est présentement considérée comme un meurtre au premier degré. Le médecin tue son patient (à sa demande) par compassion afin de soulager ses douleurs et souffrances. Il y a ici une transgression à l’un des principes éthiques et juridiques des plus fondamentaux à savoir l’interdiction de tuer ou de porter atteinte à la vie d’autrui. Nos sociétés démocratiques reposent sur le principe que nul ne peut retirer la vie à autrui. Le contrat social « a pour fin la conservation des contractants » et la protection de la vie a toujours fondé le tissu social. On a d’ailleurs aboli la peine de mort en 1976 (et en 1981 en France) ! Si l’euthanasie volontaire (à la demande du patient souffrant) peut, dans certaines circonstances, se justifier éthiquement, on ne peut, par raccourcit de l’esprit, conclure que l’euthanasie doit être légalisée ou décriminalisée. La légalisation ou la décriminalisation d’un acte exige la prise en compte des conséquences sociales que cette légalisation ou cette décriminalisation peut engendrer. Les indéniables risques d’abus (surtout pour les personnes faibles et vulnérables qui ne sont pas en mesure d’exprimer leur volonté) et les risques d’érosion de l’ethos social par la reconnaissance de cette pratique sont des facteurs qui doivent être pris en compte. Les risques de pente glissante de l’euthanasie volontaire (à la demande du patient apte) à l’euthanasie non volontaire (sans le consentement du patient inapte) ou involontaire (sans égard ou à l’encontre du consentement du patient apte) sont bien réels comme le confirme la Commission de réforme du droit au Canada qui affirme :

    « Il existe, tout d’abord, un danger réel que la procédure mise au point pour permettre de tuer ceux qui se sentent un fardeau pour eux-mêmes, ne soit détournée progressivement de son but premier, et ne serve aussi éventuellement à éliminer ceux qui sont un fardeau pour les autres ou pour la société. C’est là l’argument dit du doigt dans l’engrenage qui, pour être connu, n’en est pas moins réel. Il existe aussi le danger que, dans bien des cas, le consentement à l’euthanasie ne soit pas vraiment un acte parfaitement libre et volontaire »

    Eric Folot

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